Cannabinoides et thrapeutique

« 3 questions à » Jean-Pierre Goullé : Cannabinoïdes et thérapeutique.

 

Cannabinoïdes et thérapeutique

1. Quelle est actuellement la position officielle de la France ?

Depuis septembre 2018, un comité scientifique spécialisé évalue au sein de l’ANSM la mise à disposition des cannabinoïdes dans le traitement de certaines pathologies. Après avoir auditionné des professionnels de santé et des patients, il a conclu que l’usage de la plante de cannabis peut être envisagé dans les cas suivants : douleurs réfractaires aux thérapies accessibles, certaines formes d’épilepsie sévères et pharmaco-résistantes, soins de support en oncologie, situations palliatives et spasticité douloureuse de la sclérose en plaques. Les spécialités disposant déjà d’une Autorisation de mise sur le marché (AMM) ou d’une Autorisation temporaire d'utilisation (ATU) ne sont pas concernées. Le comité recommande par ailleurs le développement de la recherche, la création d’un registre national pour évaluer le rapport bénéfice/risque et recenser les effets indésirables. Il préconise une évolution de la législation mais exclut la voie d’administration fumée, qu’il estime dangereuse pour la santé.

2. En tant que toxicologue, quel est votre avis sur la question ?

Je n’ai pas de position de principe. Seul le rapport bénéfice/risque doit primer, comme pour tout médicament. À ce jour, nous manquons d’études médicales validées sur l’emploi de la plante, alors que nous disposons de médicaments plus actifs dans les indications alléguées. Ce n’est pas faute d’avoir exploré cette voie thérapeutique ! Depuis vingt ans, l’industrie pharmaceutique a synthétisé un très grand nombre de cannabinoïdes en vue de développer de nouveaux médicaments... sans résultat, en raison des multiples effets indésirables, notamment psychiques, apparus lors des essais cliniques. Il convient aussi de rappeler que la plante, Cannabis sativa ssp indica, a été retirée de la pharmacopée française en 1953, faute d’intérêt thérapeutique manifeste et par crainte qu’elle soit détournée pour un usage toxicomaniaque. L’Association médicale mondiale estime, pour sa part, que l’insuffisance des données scientifiques ne justifie pas actuellement un usage thérapeutique du cannabis, et que des recherches plus rigoureuses s’imposent avant toute autorisation officielle. Dans une synthèse publiée en décembre 2018, l’Observatoire Européen des Drogues et des Toxicomanies (OEDT) formule les mêmes conclusions.

3. De nombreux pays ont déjà légalisé l’usage médical de la plante. Est-ce dangereux ?

De la justification médicale à l’autorisation de l’usage récréatif du cannabis, il n’y a qu’un pas... Le Canada et certains États des États-Unis l’ont franchi au risque de banaliser la consommation de drogue. Pour preuve, l’usage illicite du cannabis a davantage augmenté aux États-Unis dans les 15 États l’ayant autorisé en thérapeutique que dans les 24 où il a conservé son statut illicite. Or, comme le souligne l’OEDT, un usage médical au long cours peut entrainer les mêmes effets délétères décrits chez les consommateurs réguliers à des fins récréatives.

Source : Observatoire n°48, 7 mars 2019. Trois questions à Jean-Pierre Goullé.

Jean-Pierre Goullé est membre de l’Académie nationale de Pharmacie et de l’Académie nationale de médecine, Professeur Emérite de
Toxicologie à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Rouen. Chef de service de Toxicologie analytique au Centre Hospitalier du Havre,
Expert auprès de la Cour de Cassation.

Il est Vice-Président du CNPERT (Centre National de Prévention, d Etudes et de Recherches en Toxicomanies)Trois questions à Jean-Pierre Goullé.